Gradient

Coma idyllique

 

Les dénouements ne sont pas toujours tout rouge ou tout rose. Il y a tellement de nuances impossibles entre ces couleurs qui se planquent, comme les bleus au fond des yeux, les gris des rêves flétris, les verts des mots que l'on veut taire...

Ton fratercœur est là. Le carnet d'encre rouillée a disparu. Tu ignores s'il a été détruit ou caché comme un monstre.

Vous vous regardez sans vraiment vous voir. Depuis que tu lui as retiré son masque qui a claqué comme un corps tombant sur l'asphalte-miroir, des os ont coulé sous les ponts de vos liens. Ces derniers se sont rompus avec une violence que tu avais anticipée depuis longtemps.

Tu ne pouvais rien y faire.

Tu es restée là, les bras ballants, à ne savoir que penser, à ne savoir que souffler. À vrai dire, c'était déjà fini.

Ton fratercœur lève à peine la tête et les yeux vers toi lorsqu'il commence à te parler, comme s'il n'assumait aucune des paroles qu'il crachait sans vaillance dans ce vent qui te gifle même si tu ne ressens aucune douleur. Tu l'écoutes, comme tu crois toujours l'avoir fait... Hélas, cela n'a jamais semblé suffisant. Peut-être qu'au final, tu ne sais pas t'y prendre, comme avec chaque personne qui a fini par te lâcher la main dans la souffrance.

« Mânipulactrice (1). »

Tu n'as jamais voulu cela. Tu le lui avoues, puis tu tournes les talons parce qu'il est temps. C'est terminé, il n'y a plus rien à sauver. Tu le laisses même te poignarder dans le dos. Après tout, c'est la seule façon qu'il te reste encore de lui faire comprendre que tu l'as assez écouté et que tu ne soumets personne. Tu es désolée.

Au final, si, tu es une caprécieuse (2) qui joue avec les gens.

C'est normal de le croire, non ? C'est souvent ce qu'ils te disent quand les liens se brisent ! Tu l'as toujours nié, mais n'y a-t-il pas une part de vérité dans leurs paroles ? Tu le penses sincèrement. Ça te fait mal, parce que tu ne veux pas être comme ça.

C'est comme ci, c'est comme ça. Ça. Ça. Cette chose innommable qui tourbillonne en toi. Les ténèbres blanches. Elles sont là. Elles ne t'ont pas engloutie parce que c'est toi-même qui les crées, celles-là. Ce sont peut-être elles qui ont dévoré ton fratercœur.

Tu te souviens avoir pleuré sur le chemin du retour. C'est une nouvelle page floutée qui a été tournée. Le corps lourd, tu te traînes en essayant déjà de trouver des solutions pour changer. Tu n'es pas très accessible depuis quelques années envers les gens que tu aimes. À la réflexion, tu ne sais pas âminaliser (3) les autres. Non : tu t'y prends très mal.

Néanmoins... Est-ce que tu les asservis ? Tu ne le penses pas, mais si tu ne t'en rends pas compte, c'est que c'est grave. Tu cherches à comprendre... tu n'y arrives pas.

Ton fratercœur s'est peut-être fracassé les dents une fois de trop contre une de tes barrières.

Tu les enlèves, mais tu les replantes à chaque chute fatale. Tu te questionnes : comment est-il possible que tu sois encore là ?

Ta TSM. Il y a quelques années. Quelque part, elle te permet de ne pas t'effondrer pour de bon, même si en commettant cet acte criminel envers toi-même, tu n'as fait que te plonger dans cet entre-deux qui te surprend parfois.

Cette partie de toi que tu as assassinée est toujours dans un coma idyllique. Le jour où elle se réveillera, tu ne sais pas si tu pourras y faire face.

Le carnet d'encre que tu avais offert à ton fratercœur, tu ne l'as pas vu. Tu te souviens de lui avoir demandé de le détruire après avoir tourné les talons. Il l'avait déjà plus ou moins fait lorsqu'il s'était mis à le lire et le relire tout en s'enfermant dans son carcan.

Lui, l'insoumis, l'est à ses propres « euhiers » (4).

Il ne suffit pas d'agir comme un con pour devenir un rebelle.

Fatiguée, tu t’assois au bord d'une rivière et tu regardes son lit paisible murmurer ses échos. Tu aimes bien te poser en ce genre d'endroit.

Tu somnoles et t'allonges sur la berge. Pourtant, tu ne dors pas. Une partie de toi reste éveillée et parfois te fait parler et bouger même si tu ne t'en rappelles guère.

 

TSM

Je promets de fermer mes lèvres écorchées
Avec du fer rouillé et des clous oubliés,
Comme ça, une paix te sera accordée
Petite fille née pour se plaindre et pleurer.

Je promets de cacher mes pauvres yeux brûlés
Avec de l’ouate en or et de l’acide fort,
Tu ne verras jamais mes larmes endeuillées
Dans ce creux futur mort accordé à mon corps.

Je promets de sceller mon cœur désenchanté
Avec du fil d’argent et du poison violent,
Tu ne sauras jamais ces abîmes glacés
Que tu détestes tant à en crever mon sang.

Je promets de briser mon esprit fatigué
Au seuil d’une prison aux couleurs d’abandon,
Comme ça, une clé gardera ces pensées
Qui possèdent le don de tout gâcher en long.

Je promets tout cela, mes doigts étant si las
De se casser aux murs de ton âme si dure,
Petite fille va éteindre son aura
Et à coups d’art obscur, noyer la fée d’azur…

Je te promets surtout que je ne serai plus
D'ombre et de cramoisi en étoiles de chine,
Mon encre vit partout au venin de ma mue,
Accompagnant mes cris en maux peints de violine.

 

Un choc dur en bas de la cloison nasale te réveille subito; ahurie, tu fixes l'arête du rocher contre lequel tu t'es cognée. C'est la première fois que tu te blesses dans ton somme en bulle. Un frisson glacial parcourt ton échine.

Es-tu donc une si mauvaise personne pour que l'on désire tant te fracasser ? Quelqu'un a-t-il espéré si fort te frapper pour te faire du mal que d'une certaine manière... cela s'est concrétisé ?

Ton Toi-Altère n'arrive même pas à être sarcastique. Elle est aussi chamboulée que toi. D'habitude, elle t'aurait traitée de « paranormale ».

Ces quelques pensées sifflent dans les fatras de ton cerveau. Tu ignores si tu dois être triste ou en colère. Tu ne sais plus. Tu t'estimes heureuse de ne pas t'être lésée plus sérieusement. Pour un peu, tu te serais complètement retrouvée dans le coma, avec la partie de ton être qui a été victime d'âmocide (5) grâce à toi.

Très peu de sang a coulé de ton nez meurtri, que tu frottes doucement. Tu ne seras pas marquée malgré la violence du coup. Enfin, pas comme ça.

Ça.

 

J. (2015)


Néologisme. Mélange de « mânes », « manipulatrice » et « actrice ».

Néologisme composé de « capricieuse » et « précieuse ».

Néologisme de « âme » et « animal ».

Néologisme. Mélange de « euh... » et de « hier ».

Néologisme transparent.