Gradient

Cartes à six

 

Six. C'était le nombre de départ. Le père, la maman, la fille aînée, le fils du milieu, le fils cadet et l'autre Elle. Celle qui était dans l'ombre de l'Aînée.

Elle était née au hasard. Tu ne savais même pas si elle était réelle. Toi, l'Aînée, la plus grande malgré ta taille. L'étrangère de cette famille unie en apparence jusqu'à ce qu'elle vole en éclat d'ombres. C'est ce qu'ils sont devenus pendant un temps. Des fragments de ténèbres aux auras blanches. Toi, tu t'étais enfermée dans ta sainte noirceur pour te protéger. La Famille a implosé, mais c'était pour le bien de tout le monde malgré... les apparences. Oui, ne pas se fier à ce que l'on voit. Les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être.

Tu le sais depuis toute petite, imbécile.

Voilà l'Autre, ton Toi-Altère, qui te parle avec toute la gentillesse dont elle est capable. Tu sais qu'elle a raison, pourtant. C'est elle qui a ces souvenirs que ta tête a zappés. De temps à autre, ils reviennent à la charge tel un essaim de guêpes agressives – pléonasme, oui sans doute. Tu souffres en silence dans ces moments-là. Néanmoins, ta vie va mieux.

Avant, la noircœur (1) te bouffait petit à petit. Elle mangeait tout cru ta mémoire aussi.

Ah, parfois, tu te dis que si tu n'avais pas été là, peut-être que les choses ne seraient pas autant de traviolon (2). Tu te demandes ce que tu fous là, même. À quoi tu sers, franchement ? Toi-Altère – tant pis pour le hiatus qui écorche ta langue – te le demande quand elle tient compagnie à tes tourments magnifiques.

Six. Pour chacun, une Carte. Cartes à six, sinon ce n'est pas du Jeu. Puis celle du Père de famille est tombée sous la table. Elle s'est prise dans les cendres d'une cigarette à moitié consumée. Son odeur hante encore tes nuits pleines de ce stress qui a fait corps avec toi depuis que tu es une tendre enfant. Ton Toi-Altère le sait mieux que personne, et pour te le prouver, elle agite sa propre Carte sous ton nez.

Je veux jouer.

Il y a eu une Carte voltigeuse. Un coup pile, un coup face. Aujourd'hui, tu ignores dans quel camp son possesseur se trouve. Le fils du milieu, ou encore, le Gémeaux. Il a besoin comme toi de faire sa catharsis. Il s'y prend comme un manche, mais toi, on ne peut pas dire que c'est mieux. Ton Toi-Altère risquerait de disparaître si tu le faisais.

Alors, le Jeu des Cartes à six serait terminé.

As-tu vraiment envie que cela s'arrête ?

Au fond de toi, tu es lasse. Tu as coupé presque tous tes fils, mais il en reste parce que tu n'as pas tout réglé. Tes rêves l'attestent. Ton impression d'être Deux aussi, mais vous n'êtes pas « Gémelles ». Tu sais que tu te déclines en une multitude de miroirs. Le Gémeaux, lui, est double par nature. Deux âmes dans un seul corps. Toi, tu es une âme à deux facettes dominantes pour l'instant. Les autres somnolent. Tu es Toi, mais tu es Elle.

Vous vous battez tout le temps, et pendant ce temps-là, la Carte du Père continue de brûler comme si les Enfers se logeaient au sein de tes souvenirs. Il t'arrive de te relever en « pleine Lui (3) » – oui, parfaitement –, la poitrine douloureuse, mais infoutue de pleurer, de crier... de respirer parfois, aussi. Un jour, ça va peut-être tuer ton Toi-Altère.

Tu soupires. Tu te demandes à quoi tu sers.

La Carte de Maman oscille sur un balancier. Tu te sens coupable pour elle d'être là. Tu es la pièce rapportée de la Famille de Six. Ton Toi-Altère aussi, puisqu'elle fait partie de toi. Le Père de famille n'est pas le tien. Tu ne veux pas trop parler de ton père, d'ailleurs. Pour toi, il n'est qu'un géniteur. C'est une autre histoire.

Tu as l'impression d'avoir réglé un problème, et voilà qu'au détour d'un rêve, la souffrance se plaque sur ton âme. Tu attends et tu résistes, même si tu ne sais plus vraiment pourquoi. Tu supposes que tout être humain prend un chemin de vie similaire, même si les soucis ne sont pas forcément les mêmes.

En vérité, tu te sens faible. Médiocre. Ton Toi-Altère est d'accord avec toi.

Il ne reste plus que cinq Cartes en jeu, et tu désires les préserver. Mais en voyant comment la Carte du Gémeaux flirte entre le Pile et le Face, comment celle de Maman oscille, ou comment celle du Puiné dort même si des frémissements la possèdent, tu te poses des questions.

Et toi ? Montre-moi ta Carte.

Tu secoues la tête et tu regardes par la fenêtre. C'est le seul miroir où tu ne crains pas de croiser ton reflet, ton Toi-Altère, qui brandit sa Carte pour que tu lui exposes la tienne. Tu t'y refuses. Ce n'est pas le moment, tu dois d'abord veiller à justifier ton existence.

Tu te disais souvent, lorsque tu allais à l'école, puis à l'université, que tu ruinais Maman, surtout quand la Carte du père-qui-n'est-pas-le-tien-de-toute-façon est tombée. Gagner ta vie via tes études, ce n'était qu'un début de rédemption pour toi. Enfin, tu ne dépendais plus de personne, et tu pouvais aider. Tu ne voulais plus être un poids.

Aujourd'hui, tu es une belle diplômée. Tu parviens à exercer un métier que tu aimes même si tu n'es pas considérée comme une « vraie » parce que tu n'as pas tous les outils qu'il te faut en main pour ça. Il y a des obstacles que tu n'es pas arrivée à franchir comme les autres, mais tu les as contournés ou mis de côté. Pendant un temps, tu étais tout de même contente de t'en sortir « à peu près » sans gêner personne. Enfin, c'était ce que tu croyais.

Le regard des gens ne trompe pas. Les cinq Cartes en lice non plus. Le Jeu des Cartes à Six continue, et tu ne sais plus où tu en es dans ta catharsis. Ton Toi-Altère te fixe tristement, comme si elle te disait qu'il aurait mieux valu qu'elle prenne ta place. Cela se serait bien passé.

Parce que le Jeu est difficile.

Vous êtes de plus en plus seuls, tous les cinq, et les solutions se font rares. Tu perçois la lassitude de Maman. Sa Carte tremble beaucoup ces temps-ci. Tu la contemples avec la gorge nouée, tu reposes tes crayons et tes pinceaux en plein milieu de tes rêves stupides, et tu culpabilises. Si seulement tu étais capable de tous vous rendre heureux. D'écrire votre avenir avec les encres que tu possèdes. De dessiner des paysages prêts à vous accueillir. D'appeler à vous des âmes réconfortantes...

Tu ne sais que rêver. Tu as l'impression que c'est un fardeau pour les autres, même si tu n'en parles jamais. Tu es bizarre, décalée. Malgré tout ce que tu peux faire.

Le regard des gens ne trompe pas.

Un jour, alors qu'elle se croyait seule, Maman a murmuré une phrase qui contient au moins ces deux mots « plus envie ». Les entendre t'a fait mal. Tu es une vilaine fille pour ne pas réussir à éloigner ces mauvaises turpitudes d'elle. Ton Toi-Altère est atterrée que tu penses de cette façon sans te défendre, et elle te culpabilise dans le même temps.

Un quart de siècle, et tu sens que ta Carte est lacérée par endroits. C'est toi-même qui t'infliges ces blessures. Comme ça, tu arrives un peu à donner de toi-même secrètement pour soutenir les autres. Tu ne sais pas combien de temps tu vas pouvoir agir ainsi. Tu fermes les yeux et tu oublies. Ton Toi-Altère te claque le visage et le marbre de honte.

Arrête de t'apitoyer sur toi-même.

Paranoïaque. Peut-être. Tu as connu beaucoup de schémas – tu as failli dire « chemins », pourquoi ? – de pensées, mais pas les plus apaisants. Tu te sens comme une enfant prise en faute. Plutôt une enfant qui se croit coupable, mais qui gémit à cause de l'injustice brûlant au fond de sa petite poitrine de femme.

Le Jeu des Cartes à Six n'est pas prêt de se terminer. Tes fautes, tes trébuchements non plus.

Tu te trompes encore lorsque tu prononces « catharsis ».

Tu ignores si donner de toi-même suffira à tout réparer. Cependant, tu le fais, parce que c'est le domaine où tu frôles la virtuosité. Tu es une artiste, mais tu te dis trop souvent que tu finis par détruire ce qu’il y a autour de toi et ceux qui t'entourent. Tout dépend si tu vois des ombres blanches ou des lumières noires.

Les Ténèbres pâles pénètrent par les failles de ton âme grâce aux trous de ta Carte. Tu ne peux pas la dévoiler, sinon elle risquerait de s'envoler. Ton Toi-Altère soutient que ce n'est pas possible, mais quand tu vois l'allure de sa propre Carte, tu sais que tu as raison. La lueur sombre a piqué droit sur elle, et elle est toute lisse, complètement vide. La tienne se roule en boule pour préserver ce qu'il y a encore dessus. Un peu comme toi pour ne pas montrer ton corps, ou te montrer tout court.

Tu trembles de froid souvent, tu es survoltée. Tu ne dors presque jamais, ton esprit est toujours à l'affût d'une solution, d'une création, d'un rêve. Tu n'en peux plus parfois, mais ton Toi-Altère te rétorque que tu es ainsi faite. Si au moins cela pouvait aider les autres...

Le regard des gens ne trompe pas, ça prouve que tu dois te battre.

Tu te demandes si ton Toi-Altère a fait sa catharsis. Peut-être, mais tu penses que non. Elle est Toi, et inversement. Un sourire fleurit sur tes lèvres-vers.

 

J. (2015)

 

Néologisme transparent.

Néologisme construit avec « de traviole » et violon.

Lapsus involontaire. Comme il est tout à fait dans le ton, malgré sa maladresse, je l'ai laissé. Je voulais marquer « nuit » à la base.