Gradient

Bordeline (1)

 

Marcher sur un chemin d'encre – encore. Ses bleus te collent à la peau et reflètent celui de tes yeux qui clignent pour supporter le doux leurre. Tu ne sens même plus l'âcre odeur de goudron aux couleurs de hell. Tu te traînes vers une destination que tu ne connais pas, que tes pas t'intiment de prendre à cause de ces lucioles pâles qui te menacent.

Les lueurs blanches de l'enfer.

Ton visage arbore une expression de souffrance, alors que tu ne croyais plus être sensible après ces derniers tant qui se sont assoupis sur tes plumes détrempées. Tu te frottes la peau du poignet comme si tu cherchais à ôter un gribouillis léger. Un gribouillis d'enfant... Un sourire amer se perd sur ta bouche. Il existe un proverbe qui dit « Jamais deux sans trois ». Il en a un autre encore qui tournoie au sein de toi malgré toi : « Un malheur ne vient jamais seul ».

Tu pensais t'être endurcie comme ces diamants rares, bien que tu te compares à une pierre grossière qui résiste face aux éléments. Il fallait croire que ce n'était pas suffisant. Tu es fendue de rire maintenant... Qu'est-ce qui pourrait t'arriver de pire ? Voilà que tu te plains et que tu te hais davantage en te répétant que tu aurais dû le sentir. Tu aurais dû le prévoir. Tu aurais dû...

On t'a si souvent fait le reproche de ne pas savoir le faire. Tu aurais dû. Anticiper.

Des larmes malvenues brouillent ta vue. Elles te rongent les yeux et du dos de la main, tu les essuies. Le bleu domine ces gouttes de pluie humaines. De l'encre... Tu n'en as que trop en ton être. Tu sais ce que cela veut dire, et tu détournes la tête. Ton cœur tombe entre les filets de tes hantises. Une personne à qui tu tiens très fort est restée silencieuse. Trop longtemps pour que tu ne puisses le nier encore. Elle ne semble pas conter pour toi autant que toi pour elle. Tu avais l'impression qu'un lien spécial s'était créé avec elle aussi, même si tu ne sais pas lequel... À défaut, nommons-la Elle.

Tu es lasse. Tu t'effondres sur la route. Tu ne peux pas t'en empêcher même si ça lui sera égal – peut-être, ou pas. Cette bande de bitume étroite et dégueulante de ce sang d'écolier est-elle la même que celle où tu as croisé ton fratercœur, il y a quelque temps ? Non... L'encre avait une couleur de rouille et venait de ce carnet-stupeur que tu lui avais offert. Là, elle est bleue comme une nuit qui se délave et dont la calligraphie bave entre ses pattes de mioche. Pas la même non plus que celle des lettres que tape ta gémelâme à sa fille-chue, sa machine à écrire.

Ton front est chaud. Tu le tâtes de ta main glacée. Cette fois, tu as peur. Tu sens le soutien d'autres personnes tout aussi spéciales que ton fratercœur et ta gémelâme au sein de toi. Certaines partagent un lien du même type qu'eux. Il y en a aussi... d'autres.

Tu es confuse dans ta tête. Tu ne sais plus. Et si ces personnes t'abandonnaient à leur tour, soit parce qu'elles déconnent – ne mâche pas tes mots, ma belle –, ou pour une raison que tu ne comprends pas ? Et si jamais tu finissais par les saouler et leur faire connaître une beuverie dont ils auraient honte le lendemain ? Ou... les agacer avec tes essaims de maux et même de joies ? Au cours de ta vie, cette terreur a grandi pour s'apaiser il y a quelques années... mais la voilà qui resurgit, fière et implacable, et te menace de ses houles qui grondent, grondent en ton sein...

Tu as peur.

Les ténèbres blanches s'abattent sur tes épaules. Tu trembles sous leurs caresses atroces. Jadis, tu pensais que tu n'étais plus terrorisée par le regard des autres. Tu pensais que tu ne serais jamais seule. Cet abandon de la part d'Elle fut inattendu. Pétrifiée, tu te demandes si tu as commis la même erreur qu'autrefois. Oui, quand tu avais l'impression que l'on s'éloignait de toi, tu cherchais à retenir cette personne en l'accablant avec ta peur ou en insistant, pour ne pas qu'elle te repousse.

Récemment, Elle souffrait, Elle aussi. Comme ta gémelâme et ton fratercœur. Tu n'as pas attendu et as voulu la faire sourire. Tes fantaisies ont provoqué l'effet mer inversé... Elle t'a claqué la porte au nez.

Tu n'avais rien fait de mal... Elle est comme ça avec ceux et celles qu'elle aime parfois. Sauf qu'Elle ne reste pas aussi longtemps silencieuse envers eux. Elle te l'a affirmé. Ta maladresse et ta stupidité sont déjà oubliées...

Sauf que tu ignorais dans quel sens elles l'étaient.

Ta présence ne semble pas lui manquer.

Tu as frappé à sa porte en jouant un air mal appris; comme tu avais été blessée malgré toi par son attitude, tu t'es encore une fois montrée impulsive, mal à bile – à vomir. Elle était occupée... alors tu es partie. Le cœur gourd.

Aujourd'hui, tu crains d'être abandonnée par les personnes qui se sont attachées à toi. Tu te remets en question et te dis que c'est toi qui ne turn pas arround. Tu grattes ton bras vers ton poignet à nouveau, et tu te rends compte que c'est à cause de ce bracelet qui ne frotte même pas ta peau. Elle te l'avait fait avec des fils en coud l'heure – tes préférés – qu'elle a entremêlés.

Tu baisses la tête. Peut-être que tu lui adresses tous ces reproches et ces pourquoi... parce que tu les dresses toi-même contre toi.

En concerto, vous adorez lire jusqu'à vous immerger dans ces histoires immortalisées sur le papier ou la Toile; vous noyer dans la musique et laisser son fleuve vous âmenantir (2). Vous nourrir de votre monde intérieur...

Tu te demandes si toi, tu as blessé des personnes qui t'aimaient à cause de ce que tu es. Tu ne sais plus. Tu doutes qu'être toi-même soit la meilleure chose à faire, finalement. Tu serres les temps de tes respirations et te dis que tu es inutile. Tu échoues partout où tu vas, tu n'es que médiocre dans tout ce que tu entreprends.

Non, pas tout à fait.

Là où tu es une virtuose, c'est dans tout ce que tu offres.

Quoi qu'il en soit tu donnes, et tu donneras de toi-même au-delà de tes propres limites, parce que c'est la seule chose dans laquelle tu excelles. La seule chose que tu sais faire de ta « put haim » (3) de vie. Tu ne peux pas faire autrement. Même si tu finiras peut-être abandonnée. Ton cœur apprendra à en guérir à chaque fois, après tout.

Jusqu'à ce qu'il ne se batte plus.

J. (2015)

(1) L'écriture est voulue. Déformation du terme « Borderline ». Là, on peut comprendre ça comme « ligne bordel ».

(2) Munir quelqu'un de son âme.

(3) Put (anglais) : « mettre » et haim (français) : « hameçon »